
Sur un quai de gare, dans un couloir de métro ou sur un trottoir un lundi matin, la scène se répète : certaines personnes doublent tout le monde sans jamais courir, tandis que d’autres avancent tranquillement, comme si le temps n’avait aucune prise sur elles. Et si cette allure disait quelque chose de nous ?
Les chercheurs s’y intéressent depuis des décennies, mais pas du tout pour les raisons qu’on imagine. Chez les psychologues, la vitesse de marche habituelle n’est pas un signe de caractère au sens populaire du terme : c’est un indicateur discret, mesurable, qui se relie à la personnalité, au cerveau et à l’état de santé. Voici ce que montrent réellement les études, et ce qu’elles ne montrent pas.
L’essentiel en 3 points
- Quatre traits de personnalité reviennent chez les marcheurs rapides : plus de conscienciosité, d’extraversion et d’ouverture, et moins de névrosisme, d’après une étude portant sur plus de 15 000 adultes.
- La vitesse de marche est un marqueur de santé reconnu : à 45 ans, les marcheurs lents montrent déjà des signes de vieillissement accéléré du corps et du cerveau.
- Marcher vite n’est ni une qualité morale ni un défaut : la fatigue, une douleur, l’âge, le poids des sacs ou simplement l’humeur du jour modifient l’allure.
Ce que la personnalité change dans votre allure
L’étude la plus solide sur le sujet a été menée par Yannick Stephan, de l’université de Montpellier, avec Angelina Sutin et Antonio Terracciano, de l’université d’État de Floride. Publiée en 2018 dans Social Psychological and Personality Science, elle a suivi plus de 15 000 adultes âgés de 25 à 100 ans, répartis dans cinq grandes enquêtes longitudinales américaines. Le protocole est simple mais exigeant : les traits de personnalité sont mesurés d’abord, la vitesse de marche parfois près de vingt ans plus tard.
Le résultat est cohérent d’un échantillon à l’autre, comme le détaille l’article des chercheurs : un faible niveau de névrosisme et des niveaux élevés d’extraversion, de conscienciosité et d’ouverture prédisent une marche plus rapide des années plus tard.
Comment lire ces quatre traits
- La conscienciosité décrit l’organisation, la discipline et le sens des objectifs. Une personne consciencieuse anticipe ses trajets, tient ses horaires et bouge davantage au quotidien.
- L’extraversion se traduit par de l’énergie, de l’élan et un goût pour l’action, ce qui se retrouve jusque dans la démarche.
- L’ouverture va souvent de pair avec la curiosité et une vie active, deux facteurs qui entretiennent la condition physique.
- Le névrosisme, c’est-à-dire la tendance à l’anxiété et au stress, joue dans l’autre sens : il est associé à une marche plus lente.
Le point important est ailleurs. Ce n’est pas le trait de caractère qui pousse mécaniquement à accélérer. Les chercheurs avancent une chaîne indirecte : ces traits influencent l’activité physique, le tabagisme, le poids, l’inflammation et l’humeur, qui à leur tour influencent la capacité à marcher vite. Autrement dit, votre allure raconte plutôt vos habitudes de vie que votre personnalité brute.
Pourquoi les médecins mesurent votre vitesse de marche
Si la marche intéresse autant les chercheurs, c’est d’abord pour une raison médicale. Une vaste analyse publiée en 2011 dans le Journal of the American Medical Association a regroupé les données de neuf études de cohorte, soit 34 485 adultes de 65 ans et plus, suivis en moyenne pendant plus de douze ans. La vitesse moyenne relevée était de 0,92 mètre par seconde, et l’équipe de Stephanie Studenski a montré que la vitesse de marche était associée à la survie, comme le documente cette publication du JAMA.
Cette mesure est devenue si fiable qu’elle est utilisée en consultation gériatrique : quelques mètres chronométrés renseignent sur l’état général d’une personne plus vite qu’un long questionnaire.
À 45 ans, l’allure révèle déjà l’âge du corps
Un travail publié en 2019 dans JAMA Network Open par des chercheurs du King’s College de Londres et de l’université Duke est allé plus loin. Il s’appuie sur l’étude de Dunedin, qui suit depuis la naissance près d’un millier de Néo-Zélandais nés la même année. À 45 ans, 904 participants ont été évalués : vitesse de marche maximale sans courir, IRM cérébrale, et une échelle de vieillissement biologique composée de dix-neuf mesures.
Les marcheurs les plus lents présentaient un vieillissement accéléré, avec des poumons, des dents et un système immunitaire en moins bon état, selon le King’s College de Londres. Les IRM montraient aussi un volume cérébral total plus faible, une épaisseur corticale moindre et davantage de petites lésions de la substance blanche. Un panel de huit évaluateurs les jugeait même plus âgés sur photo.
Le détail le plus troublant concerne l’enfance. Des tests réalisés à 3 ans, portant sur le QI, la compréhension du langage, la tolérance à la frustration, la motricité et le contrôle émotionnel, prédisaient déjà la vitesse de marche à 45 ans. Une démarche se construit donc très tôt, bien avant l’âge adulte.
Marcher d’un bon pas protège-t-il vraiment ?
Reste la question qui intéresse tout le monde : accélérer change-t-il quelque chose ? Une équipe de l’université de Leicester et du centre de recherche biomédicale NIHR a analysé les données génétiques de 405 981 participants britanniques de la UK Biobank, en croisant vitesse de marche déclarée et mesures issues de bracelets connectés. Publiée en 2022 dans Communications Biology, l’étude relie une marche rapide à des télomères plus longs, un marqueur d’âge biologique, indépendamment du volume total d’activité physique.
Selon l’estimation des chercheurs relayée par le centre de recherche de Leicester, une vie entière de marche rapide correspondrait à un âge biologique inférieur d’environ seize ans au milieu de la vie. Leurs travaux antérieurs indiquaient déjà que dix minutes de marche rapide par jour étaient associées à une espérance de vie plus longue.
Ces chiffres doivent être pris pour ce qu’ils sont : des estimations statistiques, sur des populations, et non une promesse individuelle. Mais l’orientation est claire, et la conclusion pratique tient en une phrase : l’intensité compte, pas seulement la distance.
Nous marchons tous plus vite qu’avant
La vitesse de marche n’est pas seulement individuelle, elle est aussi collective. Le psychologue britannique Richard Wiseman a fait chronométrer discrètement des piétons dans 32 villes du monde, le même jour et à la même heure locale, en reproduisant à l’identique un protocole des années 1990. Les passants marchant seuls étaient chronométrés sur une portion de trottoir de 60 pieds, soit environ 18 mètres.
Résultat : le temps moyen est passé de 13,76 à 12,49 secondes, soit une allure environ 10 % plus rapide qu’une quinzaine d’années plus tôt, d’après le compte rendu de l’étude. Singapour arrivait en tête, avec une progression de 30 %. Copenhague et Madrid étaient les villes européennes les plus rapides, tandis que le Moyen-Orient affichait le rythme le plus tranquille.
Votre allure dépend donc aussi du lieu où vous vivez et de l’époque. Une personne pressée à Singapour passerait presque pour posée ailleurs.
Ce que votre démarche ne dit pas de vous
Il serait tentant de conclure que les marcheurs rapides sont organisés et ambitieux, et les marcheurs lents anxieux ou négligents. Ce raccourci ne résiste pas aux données.
D’abord, ces résultats sont des moyennes de groupe : beaucoup de personnes très consciencieuses marchent lentement, et l’inverse est tout aussi vrai. Ensuite, un grand nombre de facteurs modifient l’allure sans rien dire du caractère : une arthrose du genou, un mal de dos, une grossesse, un surpoids, un traitement médical, la fatigue d’une nuit courte, une valise, une poussette, des chaussures inadaptées ou simplement le fait de ne pas être pressé. Enfin, marcher lentement peut être un choix assumé, celui de regarder autour de soi.
La lecture la plus juste est donc la suivante : un ralentissement durable et inhabituel de la marche mérite l’attention d’un médecin, surtout après 60 ans. Une allure tranquille, elle, ne révèle aucun défaut de personnalité.
Questions fréquentes
Marcher vite est-il un signe d’intelligence ?
Non, pas directement. L’étude de Dunedin a observé que des tests réalisés à 3 ans, dont le QI, prédisaient la vitesse de marche à 45 ans. Cela reflète un développement global du cerveau et du corps, pas une intelligence supérieure chez les adultes qui marchent vite.
Quelle est une vitesse de marche normale ?
Dans l’analyse du JAMA portant sur des adultes de 65 ans et plus, la vitesse moyenne était de 0,92 mètre par seconde, soit environ 3,3 km/h. Chez les adultes plus jeunes et en bonne santé, l’allure habituelle est généralement plus élevée.
Les personnes qui marchent lentement sont-elles anxieuses ?
Pas nécessairement. Les études relèvent une association statistique entre un névrosisme élevé et une marche plus lente, mais il s’agit d’une tendance moyenne. Douleurs, fatigue, âge ou simple choix personnel expliquent bien plus souvent une allure tranquille.
Faut-il forcer l’allure pour rester en bonne santé ?
L’intensité semble compter autant que la durée : selon les travaux de Leicester, dix minutes de marche rapide par jour sont déjà associées à une meilleure espérance de vie. Mieux vaut cependant augmenter le rythme progressivement, et demander un avis médical en cas de problème cardiaque ou articulaire.
La vitesse de marche peut-elle prédire des problèmes de santé ?
C’est un indicateur utile, pas un diagnostic. Un ralentissement progressif et inhabituel, notamment après 60 ans, justifie une consultation, car il peut accompagner une perte de force musculaire ou d’autres troubles à explorer.
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